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Contre l’islamophobie


Contre l’islamophobie


Un vent de folie souffle sur l’Europe et particulièrement sur la France. Il a pour nom l’islamophobie. A force d’amalgames entre immigrés, arabes, maghrebins, clandestins islamistes, intégristes, terroristes, l’imaginaire collectif est devenu gros d’un nouveau bouc- émissaire. Il n’y a pas de dérapage ou de dérive sémantique, mais une guerre des mots qui ne dit pas son nom. « L’arabo-musulman » est aujourd’hui le réceptacle de toutes les haines et les frustrations accumulées dans une société qui doute d’elle même. Des minarets aux restaurants Quick hallal, du voile à la burqa, des mariages mixtes au cas d’Ilhem, la militante du NPA, tout est bon pour relancer quotidiennement la même antienne. Ça suffit, nous devons dire halte au feu islamophobe.

J’ai longuement hésité avant de reprendre à mon compte ce terme « d’islamophobie », récent dans le vocabulaire et qui sent le soufre. Mais, ayant été moi même accusé de jeter de l’huile sur le feu en prenant position sur divers sujets qui s’y rapportent, j’ai décidé de m’en expliquer ici. Le terme d’islamophobie est employé pour désigner la peur et même la haine envers l’Islam ; dans les pays occidentaux, il désigne une attitude jugée xénophobe à l’encontre des musulmans. Même si je distingue l’islamophobie de type raciste, le « musulman » comme catégorie ethnique ou xénophobe, l’islam comme élément « étranger » et la critique légitime des dogmes religieux quels qu’ils soient, il n’en reste pas moins que les campagnes médiatiques contre l’Islam sont devenues ces temps derniers une sorte de nouveau sport national. Cette nouvelle maladie du siècle repose sur trois non-dits qui pourtant affleurent à chaque crise :

 Il y a « eux » et « nous ». Eux, ce sont les autres, avec leur culture étrangère à nos mœurs et qui veulent nous envahir. Nous, ce sont les Français dits de « souche » ; cette distinction apparaît comme une victoire du Front national, même si la souche en question est italienne, portugaise, belge, polonaise, allemande ou basque, corse, ou alsacienne. En quelques années, nous sommes passés implicitement du droit à la différence et au multiculturalisme, à l’intégration puis, maintenant, à l’assimilation. Le débat sur « l’identité nationale » n’est que le reflet de cette évolution portée à l’extrême, puisque l’Etat la définit aujourd’hui comme un facteur de discrimination aggravant qui s’imposerait à tous les citoyens.

1-) « Notre » civilisation est agressée par « leur » civilisation. Nos valeurs ne sont pas leurs valeurs : nous sommes des démocrates, nous défendons le droit des femmes – même si elles n’ont obtenu le droit de vote qu’en 1945, même si les attaques contre l’avortement redoublent ces temps-ci, même si le Parlement leur est toujours interdit de fait, comme il l’est pour les noirs, les arabes ou les ouvriers. Droite et gauche réunies, nous nous réfugions derrière la laïcité dans cette bataille sémantique et symbolique. Faut-il ici rappeler les conditions dans lesquelles fut approuvée la loi de 1905 ? L’Eglise était un des pouvoirs les plus puissants du pays, fort de ses écoles confessionnelles, de ses terres, d’un patrimoine immobilier imposant, de puissants réseaux au sein de l’armée et de l’administration qui mettaient en danger l’existence même de la Troisième République. Comment peut-on prétendre que l’islam aujourd’hui représenterait une menace identique pour la laïcité ? Nous ne sommes absolument pas dans la même situation. Bien qu’important dans nos pays européens, l’islam reste une religion discriminée et pratiquée dans l’invisibilité, sans moyens. Il ne remet pas en cause l’existence de la démocratie et de la République, sauf dans les fantasmes de l’extrême-droite et les élucubrations des nostalgiques de l’Algérie française et de la France pétainiste.

2-) Si nous voulons nous protéger, nous devons les bouter hors de la cité ou, tout au moins, les reléguer. La bataille des minarets ou des restaurants Quick n’a pas d’autre signification. « Ils » et « elles » doivent devenir invisibles. « Ils » et « elles » doivent se cacher hors de l’espace public, renoncer à être différents de « nous ». Tant pis si le ridicule est atteint lorsque l’on veut promulguer une loi applicable à quelques centaines de personnes. Tant pis si, comme dans le cas des Quick, on ne s’interroge pas sur les restaurants casher qui existent depuis toujours dans des quartiers juifs de toute l’Europe, et c’est heureux. Il s’agit de frapper les esprits, de marquer le territoire. Or, cette bataille des territoires a un sens caché : d’un côté nous ne voulons pas donner le droit de vote aux immigrés qui vivent dans des quartiers où ils ne peuvent donc faire pression sur les élus, de l’autre nous soumettons ces quartiers à une stigmatisation qui aggrave la discrimination des gens qui y vivent… Et c’est ainsi que l’on produit des ghettos qui permettent ensuite de montrer du doigt ceux qui sont différents de la « norme » et que l’on organise un apartheid à caractère ethnico-religieux, spatial et social. Une telle analyse ne peut se limiter à la discrimination car il s’agit de l’invention d’un colonialisme intérieur qui, de plus, s’appuie sur le fait que nous n’avons jamais réalisé le travail de mémoire sur le bilan négatif de la colonisation ou sur la guerre coloniale que nous avons menée contre le peuple algérien, de 1954 à 1962.

3-) Le reste, tout le reste, découle de ces constatations : nous sommes en train de revenir à une sorte de Code de l’Indigénat où l’on justifie, de fait, des catégories différentes de citoyens et de citoyennes, où les musulmans, sous couvert d’adhésion forcée à un universalisme abstrait, sont obligés de se justifier d’une croyance différente de celle des autres habitants de notre pays. En terme numérique, l’Islam est la deuxième religion de France, loin devant le Protestantisme ou le Judaïsme. On peut le regretter, comme certains nostalgiques de la France catholique et blanche, mais c’est un fait. Dans leur immense majorité, les fidèles de l’Islam vivent leur foi, comme les Chrétiens ou les Juifs, dans le respect de l’autre ; ni plus, ni moins. La seule différence est qu’ils sont souvent relégués dans les caves pour prier, qu’ils n’ont pas les carrés musulmans adaptés dans les cimetières et qu’ils doivent subir des attaques en règle des campagnes médiatiques.

C’est pourquoi, je dis que l’enjeu de la lutte contre l’islamophobie est, à l’égal de la lutte contre l’antisémitisme, un combat politique d’envergure à mener, comme nous l’avons fait, en d’autres temps, contre l’intolérance. Ces campagnes islamophobes à répétition me révulsent, comme celles menées contre Ilhem Moussaïd, cette jeune femme du NPA portant un foulard, qui s’affirme laïque, féministe et anticapitaliste. Et pourquoi pas ? Lorsque l’Abbé Pierre était député à l’Assemblée nationale et s’exposait en soutane, n’était-il pas un combattant infatigable contre la pauvreté et le mal logement ? Mais cette campagne de presse n’est que l’arbre qui cache la forêt des discriminations et de la stigmatisation. Des mosquées sont régulièrement attaquées, des cimetières sont profanés sans que l’on s’en émeuve en haut lieu ou dans les journaux. Comme si nous devions nous habituer à cette banalisation de l’islamophobie. Moi, je ne m’y habituerai jamais. Au même titre que la judéophobie ou l’homophobie, je combattrai cette nouvelle version de l’intolérance, variation moderne du racisme et de la xénophobie. Ne pas la condamner fermement c’est la cautionner.

Noël Mamère (Europe Ecologie), le 22 février 2010.

Source : Le Post

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