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Propos sur l’urbanisme en Algérie (II)


 Propos sur l’urbanisme en Algérie (II)

 

Dans une communication intitulée « Coup d’œil sur l’urbanisme algérien », mise en ligne dans cette même rubrique le 13 janvier 2007, je termine en écrivant : « Une redéfinition de la notion d’urbanisme, aujourd’hui, s’impose dans notre pays ». L’article qui suit (il est le deuxième de la série) participe d’une entreprise qui a la prétention d’œuvrer à cette redéfinition et à la possible manière de nous organiser, spatialement parlant.

Par Saïd ALMI


 

Avènement de l’urbain

Jusqu’aux débuts de la révolution industrielle, l’ensemble harmonieusement agencé par l’ajustement urbs/civitas constituait la ville. Depuis, et presque partout sur la planète, on assiste à un même phénomène : divorce entre contenu et contenant, entre urbs et civitas. La traditionnelle séparation entre ville et campagne telle qu’on pouvait encore la percevoir dans la France du XIVè siècle par exemple où d’un côté existaient des espaces urbains proprement dits, généralement délimités par des remparts et parfaitement identifiables, et d’un autre des espaces agricoles, forestiers et d’élevage (1), ne se rencontre pratiquement plus. Mais, au XIVè siècle déjà, le mot « cité », très tôt concurrencé par le mot « ville », ne désignait plus que la partie centrale (exemple la city de Londres) ou la plus ancienne de la ville. Puis, il allait progressivement être vidé de sons sens. Tout comme le terme città dans la langue et la culture italiennes, il sera en effet passé au cours des siècles d’une acception spécifique à un sens vague et général. Tant et si bien qu’il faut désormais, pour désigner un espace particulier, l’accompagner de qualificatifs dénotatifs : cité universitaire, cité scientifique, cité ouvrière, cité-dortoir, cité-jardin….

Dans le monde arabo-musulman, le constat est le même. La colonisation, hier, et les échanges internationaux, aujourd’hui, sont à l’origine de la nouvelle configuration spatiale de l’établissement humain. Comme pour la « cité », le mot madina est appliqué indifféremment aux centres historiques et à toute agglomération urbaine, quelle qu’elle soit.

Signe emblématique de cette scission, une pluralité terminologique pour qualifier les pratiques urbanistiques. Comme pour conjurer ce bouleversement, approches et désignations de la nouvelle réalité urbaine se multiplient en effet.

Urbanisme, urbanification, urbanologie…

Urbanisme. Le recours à des néologismes pour nommer la pratique édificatrice de l’espace urbain remonte à la deuxième moitié du XIXè siècle. En 1867, l’ingénieur espagnol Ildefondo Cerdá (1815-1876) introduisit le terme « urbanizacion » (2). Contemporain d’Haussmann, Cerdá est le concepteur du plan régulateur de la ville de Barcelone, mais il est surtout le premier théoricien de l’urbanisme considéré comme science.

En français, le mot « urbanisme » est apparu pour la première fois en 1910 en Suisse (3) et, dans le même temps, dans l’entourage d’Henri Prost au Musée social (aujourd’hui CEDIAS) à Paris. Depuis, il désigne la discipline chargée de l’aménagement matériel et fonctionnel des villes, du processus d’extension de l’espace urbain et de l’organisation de sa population. Mais en adjoignant au radical « urban » le suffixe « isme » (qui dénote une attitude positive par rapport à la croyance et donne valeur de système), on érige l’urbanisme au statut de science dont l’objet privilégié est l’espace en tant que substance matérielle, objet neutre et reproductible. Il y a pour ainsi dire prédominance de la réalité physique (urbs) sur la réalité sociale, humaine et politique (civitas et polis).


Erigée au statut de science, la pratique moderne d’aménagement de l’espace a ainsi vidé son objet de sa substance. Or, nous l’avons vu, historiquement la polis était une communauté d’individus avant d’être un « espace » (4), notion entendue dans le sens d’entité conceptuelle et matérielle, malléable, propre à l’univers occidental. Pour les Grecs, par exemple, la cité, c’était d’abord les citoyens eux-mêmes. La cité d’Athènes n’existait pas en tant que telle ; c’était la cité des Athéniens. La condition de citoyen et l’idée de corps politique prévalaient donc. Et dans la culture et l’imaginaire arabo-musulmans la ville est une communauté avant d’être un espace  bâti. L’espace est secondaire au regard des relations humaines. D’où, vraisemblablement, l’absence dans la langue arabe d’équivalent précis au concept d’‘espace’ (architectural et urbain) qui lui est réservé dans l’univers occidental (5).

Urbanification : terme proposé par Gaston Bardet, pour désigner le phénomène spontané du développement urbain, par opposition à la forme organisée que recouvre le mot urbanisme.

Urbanologie : mot forgé par Marcel Cornu et repris notamment par Paul et Françoise Claval (6). Dans un article paru en 1969 dans Les Lettres françaises et intitulé « De la nécessité d’une ‘urbanologie’ », Marcel Cornu explique : « Nous proposons d’appeler ‘urbanologie’ l’ensemble des recherches et études dont le champ se trouve être l’espace urbain, c’est-à-dire tout ce qui concerne la croissance des villes. L’urbanologie serait la science de la ville ».

Deux autres termes font leur entrée dans le jargon français relatif à l’espace urbain : l’‘urbanistique’ et l’‘urbistique’. 

Urbanistique : au début des années 1950, l’architecte-urbaniste anarchiste italien Carlo Doglio rattachait la cité-jardin à l’anarchisme et reprochait à l’Anglais Ebenezer Howard de viser un idéal capitaliste de petit-bourgeois. Dans une série d’articles parus dans la revue Volontà de Naple (7), il définit l’urbanistique comme la manière de répondre aux besoins et aux aspirations de l’espèce humaine en misant substantiellement sur le social. Le terme a été repris dans un sens différent par Henri Raymond. (8) et ses élèves qui envisagent la ville non plus comme une agglomération tournant autour d’un pôle (historique) unique mais comme un espace urbain articulé selon des aires homogènes et spécifiques, distribuées de façon fonctionnelle et communiquant entre elles.

Urbistique : les deux maîtres mots  de l’urbistique, dont la démarche s’inspire fortement de la systémique, sont « système urbain » et « gestion ». Ce néologisme été forgé par l’association du latin « urbis » et du suffixe « tique » par allusion aux TIC (technologies d’information et de communication) auxquelles il y est fait largement appel. A une époque où l’« urbain » l’emporte justement sur la ville traditionnelle, l’urbistique vise à redonner à l’espace urbain une certaine unité. Sa gestion se veut globale et sa politique transversale. Toute démarche morcelée est bannie. Concertation, analyse systémique et approche globale des problèmes de planification urbaine par le recours à la somme d’informations et à la limitation du développement expansif, tels sont les mots d’ordre de l’urbistique. Le mot est utilisé essentiellement en Suisse où il prolonge, grâce au Centre de Compétence en Urbistique (CREM) de la ville de Marigny, une tradition vieille de vingt ans, et au Canada.
Mais ces quatre derniers termes parviennent difficilement à entrer dans l’usage courant et même dans le vocabulaire des aménageurs de l’espace eux-mêmes.

Quatre grandes approches

Quatre grandes tendances peuvent être définies dans l’activité pratique et réflexive de l’urbanisme entre 1900 et 1962 en Algérie (9). Au tournant du siècle, la conquête du pays étant jugée suffisamment avancée et son annexion définitivement acquise, une nouvelle page s’ouvre dans l’histoire coloniale de l’Algérie. L’aménagement de l’espace urbain devient une question essentielle dans l’ordre des préoccupations des édiles algériens.

La première en date est indissociable du nom du Gouverneur général Charles-Célestin Jonnart et peut être qualifiée de protectrice, ou conservatrice. Elle visait à la préservation des quartiers urbains anciens et des vestiges du passé algérien et encourageait les réalisations suivant les canons de l’architecture traditionnelle locale. A Alger, une association de notables locaux, attachés à la vieille ville et réunis au sein du Comité du vieil Alger, la personnifia jusqu’en 1939. Conduite en amont par le gouverneur général lui-même et en aval par Henri Klein, un instituteur formé dans une école congréganiste, « l’école » ainsi créée renouait avec la tradition conservatoire de l’administration militaire qu’elle réanima après trois décennies de relâchement dû à la politique assimilationniste du régime civil à partir de 1870. La Grande Poste, le bâtiment abritant la Wilaya d’Alger, l’ancien Hôtel de la Dépêche algérienne ou encore les médersas d’Alger et de Tlemcen par exemple comptent parmi les réalisations prestigieuses héritées de cette période.

La seconde tendance peut être dite régularisatrice. Elle est issue de la loi du 14 mars 1919 sur les plans d’aménagement, d’embellissement et d’extension, rendue applicable à l’Algérie en 1922 et en 1925. Son chef de file aura été Henri Prost.
Globalement, la démarche régularisatrice consistait à transformer l’espace urbain pour l’adapter aux exigences modernes et aux besoins nouveaux sans bouleverser l’héritage ancestral jugé digne d’intérêt. Elle se caractérisait, au reste, par une grande capacité d’adaptation : aux règles générales jugées applicables à l’ensemble des villes étaient toujours ajoutées, dans les textes d’application, des dispositions particulières propres à chaque espace urbain traité concrètement.


De fait, la pratique régularisatrice est née de la rencontre de trois influences : la tradition méthodologique de l’Ecole des ponts et chaussées, les travaux du Musée social et l’expérience de l’urbanisme colonial de Lyautey au Maroc auquel Prost n’était pas étranger. Elle se situait dans la droite ligne de la tradition haussmannienne à Paris qu’elle s’attachait cependant à généraliser en l’appliquant à d’autres villes.

La troisième tendance, tributaire du Mouvement moderne, issu des Congrès Internationaux d’Architecture Moderne (CIAM) dont la Charte d’Athènes de 1933 est le manifeste, peut être qualifiée de fonctionnaliste. Elle aura été initiée par Le Corbusier en personne. Née d’une double volonté d’efficacité et de rendement, elle se traduisait par une dépréciation des traditions du passé et des particularités locales assimilées à des pastiches régionaux sans importance. De 1931 à 1942, Le Corbusier n’aura cessé de multiplier les projets de transformation de la ville d’Alger dans cette optique, mais ce fut à ses disciples qu’il revint d’imprimer profondément les postulats de l’urbanisme fonctionnaliste dans l’espace physique et mental du territoire algérien.


Cette tendance se fonde sur un parti pris axé sur la conviction d’une invariance humaine universelle – partout, les hommes sont exactement les mêmes – et, conséquemment, sur l’idée de la nécessité impérieuse d’un fonctionnalisme économique et formel. Plutôt que de s’attarder sur ce qui différencie donc, il faut déterminer les invariants universels à partir desquels il faut déduire des besoins-types valables universellement. Séduisante en apparence, cette doctrine est d’autant plus inquiétante qu’elle est simpliste et réductrice.

Une quatrième tendance se dessina également dans le paysage culturel urbain de l’Algérie coloniale. Elle peut recevoir le qualificatif de culturaliste. Ses pionniers n’étaient autres que Tony Socard et Gaston Bardet en personne. L’urbanisme culturaliste, dominé par la nostalgie des anciennes communautés culturelles et par le respect des valeurs affectives, partageait avec l’urbanisme de régularisation quelques points de principe dont celui des enquêtes, source d’information et de caractérisation de l’homme et de l’espace concrets, étrangères à l’urbanisme fonctionnaliste enclin à l’abstraction. En revanche, et contrairement à la démarche régularisatrice, mais à l’instar de l’urbanisme fonctionnaliste, l’urbanisme culturaliste recourait à la modélisation. L’espace est conçu sous la forme d’échelons hiérarchisés.


Notes

  1. Emmanuel Le Roy Ladurie (sous la dir. de) : La ville des temps modernes. De la Renaissance aux Révolutions, (Paris, Éd. du Seuil), 1988.
  2. Cerdá Ildefonso : La Théorie générale de l’urbanisation, (Paris, Le Seuil), Paris, 1979 (1ère éd. 1867).
  3. Pierre Clerget : « L’urbanisme, étude historique, géographique et économique », in : Bulletin de la Société neuchâteloise de géographie, 1910, pp. 213-231
  4.  Cf. Emile Benveniste : op. cit.
  5. Dans les dictionnaires français-arabe, il est généralement attribué au mot ‘espace’  les termes de massafa (surface, superficie), fush’a, (étendue ou superficie), fadhaa’ (univers), faragh (vide), saaha (place), makane, (endroit), oues’e (large), Hawa’e (air), ou encore heïz, rihaba, madjal,  madaa, aux définitions problématiques. Il est donc bien des variantes mais rien qui y corresponde rigoureusement. C’est dire si l’imaginaire et les représentations, l’expression, la terminologie et la façon d’être sont intimement liés.
  6. Paul Claval; Françoise Claval : La logique des villes : essai d’urbanologie, (Paris, Litec), 1981.
  7. Articles réunis dans L’equivoco della città giardino, (Firenze, CP editrice), 1974.
  8. Henri Raymond et alii : Urbanistique et société baroques. Premiers résultats d’une recherche exploratoire sur la Sicile après le séisme des 9 et 11 janvier 1693, (Paris, Ministère des Affaires Culturelles/D.G.R.S.T./IERAU), 1977.
  9. Pour plus de détails, voir Saïd Almi : Urbanisme et colonisation. Présence française en Algérie, (Sprimont, Pierre Mardaga), 2002. 

 

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