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Musulmans accusateurs, islam accus

Musulmans accusateurs, islam accusé

En ce début de l’an 2008, qui verra certainement revenir avec force la question de l’accommodement raisonnable et la place de la religion, notamment de l’islam, au sein de la société québécoise, l’équipe de Salamontréal.com vous propose ce texte que son auteur avait publié, en 2006, dans la revue Vents Croisés. En fait, c’est une invitation pour nos concitoyens et nos coreligionnaires à poursuivre le débat sur des questions qui restent cruciales pour l’avenir de notre communauté et du vivre-ensemble en sein de notre société.

Par Abdelaziz Djaout

Quand j’ai reçu de la part de la rédaction de Vents Croisés l’invitation d’écrire un article sur l’islam, j’ai d’abord pensé expliquer comment je comprenais personnellement ma religion.  Mais après une période de réflexion, je questionnais la pertinence d’exposer une lecture qui, somme toute et quel qu’en soit son degré de fidélité aux sources de l’islam, resterait une lecture parmi tant d’autres. Il est en effet évident aujourd’hui que l’islam, comme d’ailleurs toutes les autres religions du monde, est d’abord ce qu’en font de lui ses adeptes, les musulmans.

C’est pourquoi, j’ai préféré faire de ce texte un discours sur ces derniers et sur les réalités qu’ils vivent et qu’ils font vivre aux autres partout dans le monde. Je dirai également un mot sur les implications de ces réalités sur nos responsabilités, en tant que musulmans et en tant que citoyens, ici au Québec.

Comptant pour environ 1,2 milliards de personnes réparties sur les cinq continents de la planète, les musulmans forment aujourd’hui le cinquième de l’humanité. Vivant ou, plus justement, survivant pour leur écrasante majorité dans les pays de l’hémisphère sud du globe, ils subissent autant dans leur quotidien matériel que dans leur âme les affres du sous-développement; c’est-à-dire les conditions de vie misérables que nous nommons analphabétisme, malnutrition, pauvreté, dictatures, guerres, etc.

Ces réalités — dont chacune suffirait à faucher des vies, spolier des dignités et anéantir des espoirs — ont besoin d’être expliquées, et pour beaucoup de musulmans, mais pas seulement, une bonne partie de l’explication se trouve incontestablement dans un ordre mondial inique, qui fait que le luxe et l’exubérance d’une minorité se nourrissent de la privation de la majorité des populations du monde.

En effet, sans tomber dans un discours de victimisation de mauvais aloi, il est légitime de penser que les excès de notre modèle de croissance et du mode de vie qu’il impose ici en Occident sont la racine d’un mal dont les souffrances se font sentir, malheureusement et douloureusement, aux quatre coins du monde. Citoyens donc malgré eux d’un monde de misère, les musulmans sont et ne pouvaient être, dans ces conditions, que les accusateurs d’un Occident économiquement rapace, politiquement dominant, culturellement arrogant et militairement agressif.

Cependant, ce n’est là en vérité qu’une partie de l’explication puisque, bien avant la « guerre au terrorisme » de Bush fils, le nouvel ordre mondial de Bush père et la « mission civilisatrice » de l’entreprise colonialiste de leurs ancêtres européens, le monde musulman se débattait déjà, comme le montre la perspective historique, dans des problèmes graves qui avaient justement détruit son système immunitaire.  Des problèmes qu’Ibn Khaldûn (14ème siècle) analysa longuement dans sa Muqadima et qui prenaient les formes d’une incohésion sociale doublée de divisions politiques et d’une décadence généralisée dans les domaines des sciences, des arts et de la morale.

Avec les indépendances, face aux problèmes endogènes décrits par Ibn Khaldûn et exogènes suscités par la domination occidentale, vint le temps de la recherche de solutions. Naturellement et légitimement, la raison musulmane et les esprits qui la représentaient se tournèrent vers le dernier rempart qui leur restait : l’islam, la religion révélée à laquelle croyaient toujours les peuples musulmans et qui continuait à alimenter leurs énergies résistantes. C’est que la modernité et ses Lumières étaient d’office disqualifiées comme solutions, confondues peu ou prou avec le modernisme occidental et ses excès ; souvent à tort, mais quelques fois avec raison.  Pouvait-il en être autrement ? Aurait-il été logique de chercher remède auprès de ce qui était considéré comme une partie importante des causes de la maladie ?

Quoi qu’il en soit, l’islam fut donc décrété La solution (c’est d’ailleurs là le slogan de tous les mouvements islamistes). Mais décréter une solution n’équivaut pas nécessairement à clairement la concevoir, ni savoir comment réunir les conditions de sa mise en application. Outre la répression qui s’abattait sur ses cadres et ses militants dans les pays musulmans, de la part des États dictatoriaux, les alliés objectifs de la domination étrangère, le mouvement réformiste musulman contemporain allait être piégé par ses propres réalités sociopolitiques. Le mouvement avait en effet réussi à promouvoir un discours politique de nature religieuse, qui mobilisait fortement les populations et particulièrement les jeunes, mais il n’offrait qu’un faible encadrement à l’action des énergies mobilisées. Il aurait été d’ailleurs difficile à un mouvement contraint d’agir dans la clandestinité d’offrir un tel encadrement.

Cette incapacité à encadrer et orienter une jeunesse mobilisée autour de slogans de nature religieuse et vivante dans des conditions socio-économiques difficiles, conjuguée à une ingérence étrangère humiliante et à une répression policière implacable, créa les conditions pour la dérive violente de certains groupuscules de la mouvance islamiste. Ces groupes, bien qu’adhérant globalement aux objectifs ultimes du mouvement réformiste, s’en dissociaient complètement quant aux moyens et aux stratégies d’action. En effet, en totale opposition non seulement avec la quasi-majorité des leaders de la première génération du mouvement, mais plus encore avec les principes de l’islam lui-même, ces groupuscules adoptèrent la violence comme mode privilégié de leurs luttes politiques.

Ce faisant, ces groupes donnaient aux gardiens du temple de l’ordre mondial, qui venaient de perdre avec la chute du bloc soviétique l’ennemi qui justifiait leurs politiques intérieures et extérieures, l’alibi idéal pour préserver et même renforcer le statu quo. L’islam, cette fois se trouvant lui-même accusé d’être une religion rétrograde et violente, fut ainsi promu « ennemi officiel » du monde libre et de ses valeurs. C’est d’ailleurs cette dernière accusation-paravent qui permet d’expliquer qu’il est aujourd’hui possible de faire passer, sans trop de résistances au sein des sociétés libres, comme au Canada, des lois sécuritaires qui ne respectent pas les droits élémentaires de la justice, telle la loi C36 qui renie la présomption d’innocence et qui autorise la non-divulgation des preuves sur la base desquelles on arrête des personnes suspectées de participer au « terrorisme islamique ».

Cette accusation, et l’ambiance de suspicion et de peur qu’elle crée vis-à-vis des musulmans, explique également la facilité et la rapidité avec lesquelles le parlement québécois vient d’adopter, sans un vrai débat, la plus rapide motion de son histoire.  Cette motion, dans laquelle nos parlementaires stigmatisaient à l’unanimité la religion musulmane et commettaient ainsi une discrimination religieuse patente, méprisait non seulement une religion et ses adeptes, elle bafouait tout aussi gravement les principes de la Charte des droits et libertés. Ainsi, au lieu de signifier son refus d’ouvrir la voie aux tribunaux religieux, ce avec quoi j’aurais personnellement été en complet accord, la motion du parlement visait exclusivement la mise en place éventuelle des tribunaux dits islamiques.

Et c’est là où l’on en est aujourd’hui : pris entre des musulmans accusateurs d’un certain Occident exploiteur et belliqueux, mais agissant dans la légitimité apparente que donne la force de la domination, et un islam accusé par ce même Occident parce que instrumentalisé par des groupes dont le discours et les actes violents reflètent moins les enseignements de cette religion que la crise du réformisme et les conditions misérables du monde musulman. Pour sortir de cette dangereuse trappe, les musulmans du Québec ont une triple responsabilité.  D’abord, il leur est nécessaire de prendre la parole pour exprimer clairement leur refus des lectures violentes de l’islam et condamner sans aucune équivoque les actes violents qui en découlent. Ils ont ensuite l’obligation de prendre langue avec leurs concitoyens pour expliquer le sens de leur attachement à leur religion et combien celle-ci peut être un enrichissement à la diversité culturelle et sociale du Québec. Enfin, les musulmans québécois doivent assumer l’obligation qui consiste à être « la voix des sans voix » du monde musulman.

Mais, ne nous trompons pas. La responsabilité est partagée. Ce ne sont pas seulement les Québécois de confession musulmane qui sont appelés à travailler pour un vivre-ensemble harmonieux au Québec. Toutes les voix justes, intègres et humanistes de la société québécoise, qu’elles soient athées, agnostiques, bouddhistes, chrétiennes ou juives, devraient participer à déconstruire les mythes qui entourent aujourd’hui le « fait islamique » pour dévoiler les intérêts qui se cachent derrière le discours dogmatique sur l’islam, et les injustices, multiples et humiliantes, qui frappent ses adeptes, dans les pays du sud, mais également ici dans les sociétés libres et sécularisées de l’Occident, jusque dans notre Belle Province.

Finalement, une fois cette responsabilité partagée assumée par les uns et les autres, la confiance pourra se rétablir et un dialogue franc et serein deviendra possible entre les musulmans et leurs concitoyens sur les perceptions des uns vis-à-vis des autres.  Et il n’y a aucun doute dans mon esprit que non seulement ce travail est possible, je crois fermement qu’il est nécessaire et salutaire parce qu’il permet de dépasser les attitudes binaires du « nous » contre « les autres », qui font, au bout du compte, le jeu de tous les extrémistes, qu’ils soient religieux ou laïcs.

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