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NEUTRALITÉ FACTICE


 NEUTRALITÉ FACTICE

 

Par Abdelaziz Djaout


Il se bâtit, de plus en plus clairement, au sein de la société civile québécoise, un consensus visant à interdire le port du hijab aux fonctionnaires. Selon plusieurs organismes et personnalités qui se sont dernièrement prononcés en ce sens, les agents de l’État devraient dorénavant s’abstenir d’afficher leurs convictions religieuses. Qu’une élève puisse porter le hijab; soit. Mais qu’une enseignante puisse faire de même; pas question.

Selon ses promoteurs, cet interdit se justifie principalement au nom de la laïcité, celle-ci étant définie fort correctement comme le devoir de neutralité des institutions de l’État par rapport aux religions de ses citoyens. Aussi, propose-t-on une Charte de la laïcité, conçue sur le modèle de la Charte de la langue française.

Qui serait contre la vertu ? S’opposer à un tel devoir de neutralité, c’est faire, en effet, la preuve de son ignorance quant aux ravages historiques et contemporains induits par les États confessionnels. Ce devoir, tout le monde devrait en convenir, est essentiel pour que les fidèles des diverses confessions, ainsi que les citoyens qui n’en ont aucune, puissent justement vivre leurs convictions librement, sans contrainte extérieure. De même, cet impératif de la neutralité institutionnelle est essentiel pour protéger un bien fondamental de nos démocraties modernes : la confiance que doit pouvoir entretenir le citoyen envers l’État, ses institutions et ses agents.

Il reste qu’il y a neutralité et neutralité. Ce dont nous avons besoin, tout le monde devrait en convenir également, c’est d’une véritable neutralité, une neutralité qui ne se contente pas de son apparence. Or, rendre invisible la kippa, le turban ou le hijab, transforme-t-il réellement le juif, le sikh ou la musulmane en des agents neutres dans le cadre de leur pratique professionnelle ?  

Nos aïeuls diraient que non, eux qui avertissaient que les apparences étaient parfois trompeuses et que l’habit ne faisait pas nécessairement le moine (ni l’imam ou le rabbin). Comment, dès lors, pourrions-nous soutenir que le « déshabit » ferait le laïc ? Certes, la neutralité visée représente un objectif louable, mais le moyen proposé pour y parvenir nous semble plus que douteux, pour ne pas dire trompeur. C’est, en fait, une solution de facilité par laquelle les organismes et les personnalités en question aspirent clore un débat dont on craint de plus en plus les dérapages, et qui aurait, aux goûts de certains, que trop duré et perduré. 


Être laïc, pourtant, ce n’est aucunement ne pas afficher sa conviction; c’est plutôt être en mesure de la contrôler, en intériorisant un état d’esprit qui invite l’agent de l’État, qu’il soit religieux, athée ou agnostique, à refuser à ses convictions d’influencer sa pratique et ses jugements professionnels. Rien ne laisse croire que les croyants, de quelque confession que ce soit, seraient incapables de détenir un tel état d’esprit. D’autant plus lorsque l’institution se dote, comme elle devrait, d’un ensemble de processus concrets, plutôt que symboliques, pour assurer la neutralité des actes professionnels posés par ses agents. Bref, une neutralité factice demeure une neutralité factice, quand bien même nous délesterions tous les agents de l’État de tous les signes religieux auxquels ils tiennent.

En affirmant, plutôt avec force, ce qui précède à un ami, il avoua être globalement en accord avec mon raisonnement. Mais il s’objecta tout de même sur un point ; selon lui, aussi correcte que puisse paraître ma démonstration, celle-ci ne peut s’appliquer au cas spécifique de l’enseignante. Quand bien même celle-ci n’enseignerait que les mathématiques, son foulard pourrait constituer un acte de prosélytisme, d’autant plus répréhensible, mon ami poursuivit, qu’il influencerait des enfants ne possédant pas encore le jugement critique vis-à-vis des questions religieuses.

Pas le moindrement bête, comme argument, n’est-ce pas ? Pour être honnête, l’argument ne me convainc pas personnellement. Mais tout de même, je reconnais qu’il n’est pas aussi léger que celui de « la facticité de la neutralité » discuté auparavant. Aussi, si vous le permettez, je vous poserais la question : selon vous, mon ami a-t-il raison ?


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