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Propos sur l’urbanisme en Alg?rie (I)


1ère partie : Propos sur l’urbanisme en Algérie (I) *

 

Dans une communication intitulée « Coup d’œil sur l’urbanisme algérien », mise en ligne dans cette même rubrique le 13 janvier 2007, je termine en écrivant : « Une redéfinition de la notion d’urbanisme, aujourd’hui, s’impose dans notre pays ». De fait, une question se pose : Où en est l’urbanisme en Algérie ? J’allais apprendre par la suite la tenue le 20 février 2007 de la Journée nationale de la Ville en Algérie et la parution, à cette occasion, d’un numéro spécial de Vies de Villes consacré à ce sujet (1).

Par Saïd ALMI


 La ville !

Chacun s’accorde à reconnaître que de la VILLE il ne demeure plus que le mot. Ou encore l’idée, ou l’imagination, tout au plus. La vie urbaine qui profile un idéal d’existence civilisé, c’est-à-dire une relation agréable entre les hommes d’une part et entre l’homme et son espace de vie d’autre part, n’est plus le propre de nos agglomérations aujourd’hui. Civilité, courtoisie, politesse, affabilité, solidarité, sociabilité, convivialité… l’urbanité fascine. Elle nourrit toujours un imaginaire que seuls quelques vieux centres ou quartiers continuent d’étayer ou de réveiller dans les consciences.

A contrario, la vie des « villes » aujourd’hui afflige et suscite controverses et débats. Partout on en dénonce la démesure et le caractère inhumain. Décidément, la ville n’est plus ce qu’elle était.

En 1994, une grande exposition lui a été consacrée au Centre Georges Pompidou à Paris (2). Conçue autour d’une confrontation de regards variés, regards d’artistes (peintres, photographes et cinéastes) et de praticiens (architectes et urbanistes), la rencontre a sérieusement relancé la réflexion. Tout aussi légitimement, notre pays pose aujourd’hui le problème et le soumet à la discussion. Le cadre « urbain » des Algériens souffre en effet de bien des dysfonctionnements et son emprise accuse une croissance effrénée. Pourtant, il s’agira ici moins de la réalité physique des agglomérations algériennes à ce jour que des soubassements théoriques, doctrinaux ou culturels qui en dictent constamment la configuration et en déterminent l’évolution.

La ville ?

Le mot vient du latin, puis de l’italien villa  (qui tire son nom de la casa di villa), c’est-à-dire ferme ou domaine rural, lesquels ont généralement été à l’origine des cités médiévales. Quant à la chose elle-même, elle est naturellement bien plus ancienne. Les mots latins urbs et civitas sont souvent invoqués à propos de la cité antique. Par urbs, on entendait le milieu physique, construit et habité par une collectivité de civis (concitoyens, membres d’une cité) (3), et par civitas ces citoyens eux-mêmes, en tant qu’ils constituaient un groupe organisé socialement, politiquement et religieusement (4). Civis a donné lieu à civitas, puis, au XIè siècle, à « cité » et, au XIIIè siècle, à citeien (habitant d’une ville). Civitas a généré à son tour, dans la langue italienne, les mots città et cittade, puis cittadino (habitant de la cité) auquel ont été empruntés le français citadin, l’espagnol ciudad et le portugais cidade. La cittadella (citadelle, petite cité généralement entourée d’une fortification) en est également un dérivé. La dimension politique véhiculée par la notion de civitas est capitale. Le latin politicus, pris du grec politikos, lequel vient de politês (de la cité, de l’Etat, ou encore citoyen), lui-même issu de pólis (cité, ou ville en tant que corps politique), renvoie en effet à civitas.

Mais qu’en est-il de la cité musulmane ?

Durant la présence française en Algérie, Georges Marçais proposait à la méditation des urbanistes occidentaux les solutions que les Musulmans eux-mêmes avaient d’instinct, ou par tradition apportées à l’aménagement de leurs villes. Dans la culture arabo-musulmane, il n’a, en effet, jamais existé de textes spécialisés destinés à structurer leurs espaces urbains ou à les conditionner. Marçais a insisté sur cette spécificité, mais il a noté que la cité musulmane s’était toujours fondée sur la mosquée, « organe essentiel du culte, centre religieux et politique de l’Islam primitif ». La vie politique telle que la connaissaient les villes grecque et romaine lui était étrangère, d’après lui (5). Revenons donc à l’étymologie.

Le mot « civil », emprunté en 1290 au latin civilis (ce qui est relatif au citoyen et à ses droits et à la cité), n’est pas étranger à « civilisation ». Et en philosophie politique, civilis traduit le grec politikos.

Cité, Etat, citoyen, politique, civil et civilisation présentent ainsi une parenté sémantique qui se retrouve du reste dans la terminologie arabe. Le mot al hadhara (6) désigne en effet aussi bien la civilisation que l’urbanité et par al hadhari (الحضاري) on entend le citadin, mais aussi le civilisé. Il en est de même du mot madina (مدينة) (ville), substituable par bilad (بلاد) ou balad (dérivé : baladya, commune ou municipalité). Or, si par madani (adjectif dérivé de madina) on entend ce qui est séculier, citadin, urbain, laïc même, ou encore civil (mass’oulya madania : responsabilité civile / canoun madani : droit civil), bilad et balad signifient aussi le pays ou le territoire. Le mot « bled », qui est la traduction française d’une altération inscrite dans l’arabe dialectal nord-africain, désigne aussi l’intérieur des terres, la campagne, le pays et le lieu ou le village éloigné tout à la fois.

Cité et territoire

De glissements de sens en mutations, on en arrive à des interprétations multiples et variées. Deux versions de la sourate 90 du Coran intitulée sourate al balad, parmi d’autres, peuvent être évoquées à ce propos Ainsi, dans l’une, balad est traduit par « cité », dans l’autre par « territoire ».

Première version :

 « 1. Non !… Je jure par cette Cité ! 2. et toi, tu es un résident dans cette cité – 3. Et par le père et ce qu’il engendre ! 4. Nous avons, certes, créé l’homme pour une vie de lutte. 5. Pense-t-il que personne ne pourra rien contre lui ? 6. Il dit : « J’ai gaspillé beaucoup de biens ». 7. Pense-t-il que nul ne l’a vu ? 8. Ne lui avons-Nous pas assigné deux yeux, 9. et une langue et deux lèvres ? 10. Ne l’avons-Nous pas guidé aux deux voies ? 11. Or, il ne s’engage pas dans la voie difficile ! 12. Et qui te dira ce qu’est la voie difficile ? 13. C’est délier un joug [affranchir un esclave], 14. ou nourrir, en un jour de famine, 15. un orphelin proche parent, 16. ou un pauvre dans le dénouement. 17. Et c’est être, en outre, de ceux qui croient et s’enjoignent mutuellement l’endurance, et s’enjoignent mutuellement la miséricorde. 18. Ceux-là sont les gens de la droite; 19. alors que ceux qui ne croient pas en Nos versets sont les gens de la gauche (7) 20. Le Feu se refermera sur eux »  

Deuxième version :

« 1. Non ! j’en jure par ce territoire.  2. Ce territoire que tu es venu habiter ; 3. J’en jure par le père et ce qu’il a engendré. 4. Nous avons créé l’homme dans la misère. 5. S’imagine-t-il que nul n’est plus fort que lui ? 6. Il s’écrie : J’ai dépensé d’énormes sommes. Soit pour le luxe, soit pour combattre Muhammad. 7. Pense-t-il que personne ne le voit ? 8. Ne lui avons-nous pas donné des yeux, 9. Une langue et deux lèvres ? 10. Ne l’avons-nous pas conduit sur les deux grandes routes (du bien et du mal) ? 11. Et cependant il n’a pas encore descendu la pente. 12. Qu’est-ce que la pente ? 13. C’est de racheter les captifs, 14. De nourrir, aux jours de la disette, 15. L’orphelin qui nous est lié par le sang, 16. Ou le pauvre qui couche sur la dure. 17. Celui qui agit ainsi, et qui en outre croit et recommande la patience aux autres, qui conseille l’humanité, 18. Sera parmi ceux qui occuperont la Droite au jour du jugement. 19. Ceux qui auront accusé nos signes de mensonge occuperont la Gauche 20. Ils seront entourés d’une voûte de flammes » 

Urbanisme et civilisation

En Occident, le verbe « civiliser » et l’adjectif ou participe passé « civilisé » signifient, depuis le 16è siècle, « (rendre) apte à la vie en société », puis par un glissement de sens « faire passer une (collectivité humaine) à un état de plus haut développement matériel, intellectuel et social ». Rompant ensuite avec cette idée de processus historique «avancé » de progrès parce qu’entachée d’un certain ethnocentrisme, on parlera d’«évolution », puis de « culture » (le pluriel l’emportant à partir du XIXè siècle). Dans la culture arabo-musulmane, est hadhari aussi bien ce qui est urbain que ce qui a trait à la civilisation. Al hadhara est pour Ibn Khaldoun par exemple l’action de s’installer dans la ville. C’est, plus précisément, le processus de passage de la vie bédouine (de badawi: nomade et de badiya:  partie de la steppe sèche péri-méditerranéenne où vivent et se déplacent les tribus de pasteurs nomades) et villageoise (bien que village se dise qaria) à la vie sédentaire citadine; celle-là étant à l’origine de celle-ci. En somme, la civilisation est l’installation dans les cités et l’amélioration matérielle de leur vie.

Des Prolégomènes se dégagent notamment deux concepts fondamentaux : l’umran et l’açabiya. L’umran désigne à la fois la civilisation, l’organisation sociale et l’Etat. C’est aussi la science qui a pour objet l’étude rationnelle de la « sociabilité naturelle, » qui permet de comprendre le mécanisme des comportements historiques, en prenant le soin de déborder la singularité des faits pour les replacer dans leur contexte général. Dans sa démarche, Ibn Khaldoun exclut en effet tout examen de la nature humaine et se détourne de tout recours à un fondement religieux. Le comportement socio-politique du groupe passe d’après lui par la naissance d’une açabiya, c’est-à-dire une cohésion de sang et une identité d’intérêts, une solidarité clanique ou encore un esprit de corps, puis par une évolution qui cristallise sa puissance. Une fois celle-ci assise, le groupe cherche à imposer son pouvoir et sa souveraineté (mulk). C’est alors qu’intervient la religion, autre facteur de civilisation, où elle est investie d’une fonction d’ordre étatique et politique. Car à chaque phase de l’évolution sociale correspond un type de comportement religieux. La religion est donc bien un élément de l’umran. Mais, cependant que la hadhara s’accomplit, les liens de solidarité de l’açabiya se distendent et le sentiment religieux se dénature. D’où la position critique d’Ibn Khaldoun vis-à-vis des citadins et de l’umran hadhari auquel il oppose l’umran badawi, ou l’organisation tribale villageoise, et non le nomadisme comme on le prétend souvent.

Si au Proche-Orient le mot urbanisme, donné comme l’équivalent de town ou urban planning, est traduit tantôt par takhtit al mudun, par takhtit hadhari, ou par handasa(t) imariya, tantôt par takhtit umrani, takhtit umran al-mudun, handasat al-mudun, ou encore par tanthim, ou tanzim al-mudun, au Maghreb la préférence semble justement aller à umran.

Quel mot de la langue arabe conviendrait-il donc d’appliquer à celui d’« urbanisme » ? Cette incertitude du vocabulaire reflète le flou qui caractérise la pratique urbanistique et les projets de société envisagés dans le monde arabo-musulman aujourd’hui. Mais la situation est loin de lui être propre. Elle est générale. Les sociétés ont changé, mais les mots sont demeurés les mêmes; ils n’ont pas suivi : on parle toujours de ville, de cité, d’urbanité…

L’explication réside fondamentalement dans la rupture opérée dans l’ancestral équilibre entre urbs et civitas et dans leur désolidarisation. Partout, on assiste à l’avènement de l’« urbain ». Si bien qu’au-delà de l’inflation terminologique qui accompagne cette mutation (on parle aujourd’hui couramment d’agglomération de conurbation, de métropole, de mégalopole, de technopole, d’aire et de région urbaines… ) le substantif « urbain » lui-même est désormais admis.

Notre incursion dans une filiation étymologique qui a traversé plusieurs siècles importerait peu si elle ne nous permettait de saisir le caractère anachronique des désignations terminologiques dont nous usons. Ni, à proprement parler, cités, ni villes, nos agglomérations urbaines se caractérisent généralement par un étalement du bâti sans fin et un éclatement social et spatial tel qu’il devient difficile d’imaginer ou d‘envisager l’ancienne unité urbs/civitas. Le divorce est flagrant.

 


Notes

(*) Plusieurs articles suivront qui auront la prétention d’aider à l’instauration d’un débat sur notre mode d’organisation, donc d’urbanisation.

  1. Vies de Villes, n° hors série (Faire mûrir une stratégie de reconquête, pour la ville de demain…), (Alger) février 2007.
  2. Voir La ville, art et architecture en Europe, 1870-1993, (Paris, Centre Georges Pompidou), 1994.
  3. Cf. Emile Benveniste : Vocabulaire des institutions indo-européennes, (Paris, éd. de Minuit), 1969. – Problèmes de linguistique générale 2, (Paris, Gallimard), 1974 (Cf. Chap. Deux modèles linguistiques de la cité).
  4. Numa Denys Fustel de Coulanges : La Cité antique. Étude sur le culte, le droit, les institutions de la Grèce et de Rome, (Paris, Hachette), 1948 (1è éd. 1864).
  5. Georges Marçais : « L’urbanisme musulman », in : Revue africaine, n° spécial, 1940, p. 31.
  6. Sachant que le préfixe « al » (ال) correspond en français aux articles définis le, la ou les.
  7. Les notions de gauche et de droite sont bien évidemment à replacer dans leur contexte historique. Elles signifient respectivement, en matière de conduite dans la vie, « gaucherie » ou « maladresse », c’est-à-dire le mal, et « droiture » ou « justesse », c’est-à-dire le bien.

Pour citer cet article : Saïd Almi : Perspectives urbaines. Le poids du passé, in ; Vies de Villes, n° 7, mai 2007 (Alger) & Propos sur l’urbanisme en Algérie, (http://salamontreal.com/index.php) rubrique Arts & Culture 2008.


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