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Dernière partie : Diplômes algériens à l’épreuve du « modèle » canadien


Diplômés algériens à l’épreuve du « modèle » canadien

Avec la collaboration de M. Hocine Khelfaoui, Professeur associé au Centre Interuniversitaire de Recherche sur la Science et la Technologie, UQAM, Montréal, SALAMONTREAL, vous présente un dossier intitulé : Diplômés algériens à l’épreuve du « modèle » canadien. Le dossier sera présenté sous forme de plusieurs  épisodes.

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Dernière partie

La psychologie du marché du travail

 

Lors du recrutement, et dans le meilleur des cas, les employeurs offrent un travail d’une durée déterminé, six mois par exemple, mais pour plusieurs raisons, ils n’annoncent pas à l’employé qu’il peut être mis fin à ses fonctions ; d’abord parce qu’ici la chose va de soi, ensuite parce qu’il y a ce sacro-saint « état d’esprit positif » qui prévaut : ne jamais envisager de situations négatives ; enfin parce que cela fait partie d’une sorte de test de la personnalité : accepter les aléas de l’incertitude fait partie de l’esprit d’entreprise et signifie que la recrue dispose d’une certaine force de caractère, a confiance en ses capacités et est combative. Bref, il y a toute une psychologie du marché du travail, peu ou pas du tout considérée en Algérie, que les Algériens ignorent à leur arrivée au Canada. Malgré les multiples conseils qui leur sont prodigués par les nombreux centres d’intégration gouvernementaux et communautaires, ils mettent du temps avant de les assimiler.

En ce qui concerne la stabilité de l’emploi, la notion de « poste permanent », au sens où elle existe en Algérie, ne va pas de soi au Canada où la flexibilité de l’emploi est de règle et ou l’emploi régulier, déjà limité, ne cesse de régresser ces dernières années. Dans ce pays, la notion « d’emploi à vie » n’existe pas ; on peut certes occuper un emploi durant toute une carrière, mais il faut se battre et se surpasser tous les jours pour le conserver. La société canadienne, comme les sociétés nord-américaines de manière générale, sont des sociétés contractuelles. Tout y est régi par des contrats individuels entre l’employé et l’employeur, au terme duquel chacun peut se libérer de l’autre à partir du moment où sa collaboration n’est plus rentable. Par exemple, chose impensable en Algérie, même les relations entre les universités et les étudiants sont régies par des contrats au terme desquels les premières sont des prestataires qui offrent contre rémunération leurs services à des clients, en l’occurrence les étudiants. Certaines universités font d’ailleurs signer des contrats entre chaque groupe d’étudiants et son professeur, matière par matière ; ce contrat définit de manière détaillée le contenu de l’enseignement, sa durée et ses modalités d’évaluation. Il existe certes un type d’emploi dit régulier, hérité de l’époque de « l’État providence », qui a encore cours notamment dans la fonction publique, mais il ne représente qu’une infime portion du marché du travail, en plus d’être très difficile d’accès.

Les Algériens, pour la plupart anciens cadres dans leur pays d’origine, assimilent la contractualisation à la précarité, à la sous rémunération et à l’exploitation ; elle est même parfois assimilée à une forme de mépris. Pourtant, dans les faits, la contractualisation n’implique pas une trop grande instabilité de l’emploi, qui est bien plus liée à la pérennité de l’entreprise ou du poste de travail lui-même, qu’à un changement de personnel, car l’employeur ne souhaite généralement pas affronter les aléas du marché du travail. Outre le coût qu’impliquent les procédures de sélection et de recrutement, de formation, d’intégration au milieu de vie professionnel…, rien ne lui garantit qu’il trouvera meilleure compétence que celle dont il dispose déjà. Les Algériens ont toutefois des difficultés à se retrouver dans ce nouveau contexte, et nombre d’entres eux, incapables de s’adapter, se retrouvent inscrits dans le chômage de longue durée, lorsqu’ils ne sombrent pas dans la déprime.

Cette situation contribue à faire des Algériens une communautés parmi les plus diplômées, et en même temps, celle qui connaît le plus fort taux de chômage et celle qui vit le plus de l’aide sociale, chose très mal vue par les citoyens de ce pays. Contrairement aux Algériens, habitués dans leur pays d’origine à percevoir l’État et ses biens comme des entités ou des choses qui leurs sont étrangères, les Canadiens considèrent les charges de l’État comme les leurs propres, ce qui est évidemment tout à fait vrai, puisque les dépenses publiques proviennent à 100% des taxes et impôts prélevés aux citoyens qui travaillent.

La faiblesse des réseaux communautaires

La faiblesse de réseaux sociaux de soutien dont souffre la communauté algérienne constitue un autre handicap pour son intégration économique. D’abord, les Algériens pourraient être parmi les immigrants les moins intégrés en tant que communauté même si, paradoxalement, ils pourraient aussi être parmi ceux qui disposent du plus grand nombre d’associations. Si bien d’ailleurs qu’aux yeux de nombre d’Algériens, l’emploi du vocable de « communauté » ne paraît pas toujours justifié. Il y a certainement des efforts importants d’individus ou de petits groupes d’individus qui œuvrent à cette fin. Cependant, la volonté des individus et des groupes ne compense pas l’efficacité de réseaux informels que l’on peut observer dans d’autres communautés, qui disposent ainsi d’une présence sociale et culturelle et pas seulement une existence organisationnelle comme c’est le cas des algériens.

De tous les immigrants, les Algériens sont les plus rétifs aux stratégies d’insertion communautaire, et cela leur attire souvent des critiques, tant de la part des autres communautés, que de la part de leurs propres compatriotes, lorsqu’ils se comparent aux autres communautés, y compris arabes comme les Marocains, les Tunisiens, les libanais… Sans doute faudrait-il une recherche plus approfondie pour expliquer une telle situation mais le fait observé et reconnu de tous est que les Algériens sont, parmi les immigrants de toutes origines, les moins portés sur le communautarisme. Ceci les conduit à découvrir peut-être plus que les autres les Canadiens dit de souche, mais aussi à être parmi ceux qui manquent le plus de réseaux de soutien communautaire. Or, les réseaux sont considérés au Canada comme la base de l’insertion et de la socialisation ; s’intégrer dans la société canadienne, c’est d’abord s’intégrer dans sa propre communauté. Le système canadien encourage dans les discours aussi bien que dans les pratiques ce qu’on appelle le réseautage ou l’action de se doter de réseaux de connaissances ou de relations, qu’elles soient parentales, communautaires, amicales ou professionnelles. La logique du réseautage n’a bien entendu rien à voir avec le « piston », comme certains immigrants ont tendance à le comprendre ; elle en est même à l’opposé dans la mesure où elle implique un surcroît de responsabilités de la part de son bénéficiaire.

Conclusion

Plus que la « qualité de l’éducation » reçue dans le pays d’accueil, c’est l’habitus socioculturel et éducatif importé, sa prégnance sur les conduites et les réactions des immigrants, qui agit sur leur insertion économique et sociale. L’intégration en est d’autant plus complexifiée que les immigrants font face simultanément à un double processus de re-professionnalisation et de re-socialisation. En situation ordinaire, l’insertion sociale et l’insertion professionnelle se suivent un peu comme la socialisation par l’école et la famille précède et prépare la professionnalisation par l’entreprise et les institutions de formation. Les immigrants algériens au Canada, de venue récente et souvent d’âge avancé, doivent mener ces deux phases simultanément. Ils doivent s’insérer socialement et professionnellement en même temps.

D’autant que l’accès et le maintien dans le marché du travail dépendent autant de la professionnalisation que de la socialisation. L’insertion sociale, qui vise l’acquisition des normes socio-relationnelles et comportementales du pays d’accueil, détermine dans une large mesure l’insertion professionnelle. Dans le contexte canadien, la socialisation, envisagée comme action visant l’intégration sociale, a pour objectif de mettre en place moins les conditions de l’apprentissage de la vie en société que les conditions d’apprentissage de la vie en milieu professionnel : autonomie, responsabilité et sociabilité constituent l’essentiel de son contenu. Quant à la professionnalisation, elle a pour objectif de conduire l’individu vers une activité qui soit au plus près de son projet personnel certes, mais surtout qui soit en conformité avec la réalité du marché de l’emploi.

Par Hocine Khalfaoui
Professeur associé au CIRST, UQAM 

Références bibliographiques

  • Aktouf, Omar, 1989, « Algérie, entre l’exil et la curée. » Paris : L’Harmattan, 330 pages.
  • Bourdieu, Pierre, 1989, « La noblesse d’État. Grandes écoles et esprit de corps ». Paris : Éditions de Minuit.
  • Aydemir, Abdurrahman, 2003, « Les effets des cycles économiques sur l’assimilation des immigrants sur le marché du travail ». Études analytiques, documents de recherche de l’analyse économique. No 11F0019MIF2003 203. Ottawa: Statistiques Canada.
  • Aydemir, Abdurrahman et Mikal, Skuterud, 2004, « Explication de la détérioration des gains au niveau d’entrée des cohortes d’immigrants au Canada : 1966-2000 ». Études analytiques, documents de recherche sur l’analyse économique. No 11F0019MIF2004 225. Ottawa: Statistiques Canada.
  • Khelfaoui, Hocine, 2001, “ Savoir, savoir diplômé et représentations sociales en Algérie ”, in « Diplômés Maghrébins d’Ici et d’Ailleurs », Vincent Géisser (Edit.), Paris : CNRS, pp 39-49.
  • Khelfaoui, Hocine, 1996, “ Émigration : effets sur la structuration du champ scientifique algérien ”, in “ Migrations internationales et changements sociaux au Maghreb ”, Tunis : Université de Tunis 1, pp 291-308.
  • Picot, Garnett, 1998, « Le point sur l’inégalité des gains et sur la rémunération des jeunes durant les années 90 ». Études analytiques, documents de recherche sur l’analyse économique. No 11F0019MIF1998116. Ottawa : Statistiques Canada.
  • Picot, Garnett et Sweetman, Arthur, 2005, « Dégradation du bien-être économique des immigrants et causes possibles. ». Direction des études analytiques. Division de l’analyse des entreprises et du marché du travail. Document No 262. Ottawa: Statistiques Canada.
  • Sweetman, Arthur, 2004, « Qualité de l’éducation des immigrants dans leur pays d’origine et résultats sur le marché du travail canadien. ». Division de l’analyse des entreprises et du marché du travail. Document No 234. Ottawa : Statistiques Canada. 

 

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