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Une vision embrouillée : le cas Jaziri


 Une vision embrouillée : le cas Jaziri

Par Abdelaziz Djaout


Au cours de l’année 2007, les musulmans du Québec ont vécu une pièce tragicomique offrant une belle occasion pour qui souhaite réfléchir sur les mécanismes mentaux qui nous gouvernent. Une scène de cette pièce théâtrale interactive, dans laquelle les musulmans sont à la fois spectateurs et acteurs, était à cet égard symptomatique. Une scène que nous risquons comme à notre habitude, après l’avoir vécue dans l’agitation, oublier sans en avoir tiré quelque leçon que ce soit. Elle démontre pourtant de manière limpide à quel point notre vision reste embrouillée, et combien nous sommes peu au clair avec ce que nous sommes et ce que nous voulons.

En réalité, cette scène est assez connue : l’affaire Saïd Jaziri. La saga de l’imam, en effet, lève le rideau sur l’ambiguïté de notre rapport à deux principes en lien direct avec justement la vision floue que nous trainons. Mais avant de discuter le lien entre cette affaire et les principes en question, j’invite le lecteur à méditer ce long extrait d’un texte écrit par le philosophe Daniel Weinstock (c’est moi qui souligne).

« La condition voulant que les interlocuteurs dans un processus de délibération démocratique ne fassent pas appel dans leurs arguments à leurs conceptions particulières du bien impose un fardeau difficile à justifier à certains citoyens, notamment à ceux qui puisent leurs arguments dans des traditions religieuses. En effet, elle leur interdit en quelque sorte de pouvoir présenter leurs arguments de manière sincère et transparente à leurs concitoyens. Ils se trouvent à devoir adopter un langage d’emprunt pour exprimer leurs préoccupations.

Pire encore, il est permis de penser que cette exigence sera contre-productive. Les prises de position des citoyens véritablement motivés par des conceptions religieuses seront invariablement informées par leurs convictions profondes, mais l’effet causal de ces convictions sur les arguments qu’ils présentent explicitement sur la place publique sera refoulé, relégué à l’invisibilité. L’imposition d’une telle condition risque donc de violer une exigence de transparence et de sincérité que nous sommes en droit d’imposer aux participants au débat démocratique. En effet, des gens qui se trouvent forcés à employer les termes d’une conception de la raison publique trop restrictive feront un usage stratégique des ressources de cette raison. Ils choisiront des arguments auxquels ils ne croient pas vraiment, mais qui leur permettent de militer pour les positions vers lesquelles leurs convictions religieuses leur font tendre. »

Weinstock conclut sa réflexion ainsi : « Mieux vaut pouvoir dialoguer avec des concitoyens aux croyances différentes en fonction de leurs véritables convictions, plutôt que d’une adhésion feinte aux termes de la raison publique. »1 Dans des termes moins savants, le propos revient à dire que l’exigence de l’invisibilité des particularismes, notamment religieux, est contre-productive car elle fausse la délibération démocratique en transformant les acteurs sociopolitiques en acteurs tout court. J’ajouterais, pour ma part et à partir d’une perspective intracommunautaire, que cette attitude sape aussi le travail de réforme qui représente (ou devrait) l’une des principales priorités du tissu associatif musulman du Québec.

L’affaire de l’imam Saïd Jaziri

Revenons maintenant à l’affaire Jaziri et à ce qu’elle dévoile de problématique en nous-mêmes. Sans conteste, Saïd Jaziri était, si je puis m’exprimer ainsi, un imam en feu, hyperactif, bouillant et bouillonnant. Il voulait être de tous les combats. En effet, dans son esprit, son action n’était rien de moins qu’un « combat pour défendre l’islam et les musulmans ». Et dans le cadre de « son combat », il est vrai qu’il tenait un discours fortement connoté de victimisation et de conservatisme.

Cela étant, s’il était fort plausible et tout à fait légitime de taxer le discours de l’imam de victimaire et de conservatisme, l’homme n’avait rien de la menace sous laquelle d’aucuns voulaient le présenter. Autant dans ses prêches à la mosquée que dans ses interventions médiatiques, l’imam s’exprimait contre toute violence politique et clamait à maintes reprises combien il appréciait les avantages de la vie dans une démocratie libérale.

De même, si l’imam était jaloux de l’indépendance de sa prise de décision sur le plan intracommunautaire, il signifiait à qui voulait l’entendre respecter pleinement la pluralité des voix qui caractérise la communauté musulmane2. De plus, concernant la « représentation » de cette dernière, l’analyse objective des propos de l’imam établit sans l’ombre d’un doute que, non seulement il parlait pour lui-même et pour sa mosquée, il semblait également conscient que la communauté musulmane, fortement tiraillée idéologiquement et politiquement, était difficilement représentable3.

Où était donc le problème avec Saïd ? Si c’était le caractère victimaire et conservateur de son discours, il aurait été suffisant pour ceux qui le décriaient d’exprimer leurs positions plus nuancées, plus ouvertes, etc. Or, comme il en ressort clairement de leurs propos publics et privés, ceux-ci allaient plus loin dans leurs critiques. Ils souhaitaient faire taire l’imam car, disaient-ils, il s’exprimait mal en français, ses positions conservatrices choquaient la sensibilité de nos concitoyens non-musulmans et, enfin, il donnait une mauvaise image de nous, les musulmans.

En fait, les trois critiques revenaient à une question de mauvaise représentation qu’on déclinait sous deux variantes. Privément, on disait le plus souvent : « Saïd représente mal les musulmans du Québec et devrait donc se taire. » Publiquement, on soutenait plutôt que : « l’imam ne représente pas les musulmans du Québec, puisque ceux-ci ne sont pas un groupe monolithique. »

Ces deux positions montrent, comme je le disais au début de mon texte, que nous sommes peu au clair avec nous-mêmes. Si, pour commencer, nous sommes d’accord que la communauté est plurielle, Saïd devait avoir toute la latitude d’exprimer son point de vue, comme d’ailleurs tout un chacun, sans que nous nous sentions mal à notre aise ou qu’il ne soit conspué pour tout et pour rien. Or, il me paraît que, même si nous le proclamons à qui mieux mieux, nous n’avons pas encore intériorisé, c’est-à-dire réellement accepté, notre pluralité intracommunautaire.

Ensuite, existe-t-il une personne au sein de notre communauté qui oserait soutenir honnêtement que le discours victimaire et conservateur de Saïd est celui de Saïd et de Saïd seulement ? Nous savons tous, ou à tout le moins nous devrions tous savoir, que ce type de discours déteint sur la mentalité et les propos, non seulement de quelques imams, mais aussi d’un nombre conséquent de nos coreligionnaires.

Doit-on, à cause de cela, leur interdire de participer à la délibération démocratique ou leur imposer l’exigence malsaine dont parle Weinstock dans la citation précédente, quitte à leur faire tenir des propos édulcorés auxquels ils n’adhèrent point ? Et si nous le faisions, quels en seraient les bénéfices ? L’embellissement de l’image du groupe monolithique que nous disons pourtant ne point constituer ? Enfin, il faut au moins se le dire à soi-même et de la manière la plus sincère possible : est-ce l’image qui nous préoccupe ou ce sont plutôt les mentalités que nous souhaitons réformer ?

Voilà donc, en guise de conclusion, un nombre de questions dont les réponses, me semble-t-il, sont nécessaires si nous voulons réellement comprendre et contribuer. Nous comprendre et contribuer à réformer nos réalités. N’est-il pas établi qu’ : « En vérité, Dieu ne modifie point l’état d’un peuple, tant que [les individus qui le composent] ne modifient pas ce qui est en eux-mêmes4. » ?


  1. Daniel Weinstock, « Compromis, religion et démocratie », Bulletin d’histoire politique, vol. 13, n° 3, 2005, pp. 41-53.
  2. Il suffit pour s’en convaincre d’écouter comment l’imam Jaziri justifiait son fameux appel à manifestation lors de l’affaire des caricatures et combien il disait respecter la décision de la majorité des mosquées et des associations du Québec qui était contre sa démarche.
  3. Mon analyse porte sur l’année 2007. Autrement, cette position de Jaziri représente une évolution dans son parcours en tant qu’imam au Québec. En effet, il fut un temps où l’imam s’est décrit lui-même comme « l’imam des musulmans de Montréal ». C’était en 2004, à l’occasion d’une initiative qu’il entreprit afin d’établir un contrôle sur les boucheries hallal de la ville.
  4.  Coran, 13 – Le Tonnerre – 11

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